La transition énergétique au Luxembourg

La transition énergétique au Luxembourg

Il n’est plus nécessaire de revenir sur les raisons qui sous-tendent la transition et la nécessité vitale de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), les évènements météorologiques extrêmes récents, proches du Luxembourg sont suffisants…

La transition énergétique au Luxembourg : état des lieux, contraintes et conséquences

L’enjeu d’aujourd’hui et de demain porte surtout sur « comment » atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES fixés pour 2030 et 2050. En effet, l’Union européenne (UE) s’est engagée dans différents traités, dont l’Accord de Paris, à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Cela se traduit en objectifs de réduction des émissions pour chaque État membre d’ici 2030, une « première étape », dont la mise en application est reprise dans des documents « plan nationaux énergie climat » (PNEC)[1]. Pour le Grand-Duché, le but est d’atteindre une réduction des émissions de GES de 55% par rapport à 2005, une augmentation de la part des énergies renouvelables dans la consommation finale à hauteur de 37% ainsi qu’une amélioration de l’efficacité énergétique qui devrait entraîner une baisse de consommation de 42% par rapport à un scénario de référence[2].

Est-ce que les progrès récents sont suffisants et permettent d’atteindre les objectifs fixés ?

Le Luxembourg a déjà pris plusieurs mesures dans sa route vers une réduction de ses émissions de GES. Entre 2005 et 2022, le pays a notamment mis en œuvre diverses initiatives pour favoriser l’efficacité énergétique, augmenter la part des énergies renouvelables dans son mix énergétique et encourager l’électrification des transports. Concrètement, cela s’est traduit par une diminution de 30% des GES[3] et par une augmentation de la consommation électrique dans le mix énergétique. Ce dernier est un point-clé : le PNEC met l’accent sur l’électrification du pays, au niveau de la production et de la consommation (voitures électriques, pompes à chaleur…).

L’analyse par secteur montre des trajectoires différentes : certains ont connu une baisse plus marquée d’émission de GES (voir la figure 3). Secteur clé, le transport a vu ses émissions de GES se contracter de 43% entre 2005 et 2023. L’introduction en 2021 d’une taxe carbone[4], d’un niveau très , n’a eu que peu d’impact sur le différentiel de prix à la pompe avec les pays limitrophes mais semble porter ses fruits sur la réduction de la vente de carburant sur le territoire national[5].

Du côté du développement des énergies renouvelables, on constate une augmentation de leur part dans la consommation finale brute d’énergie, atteignant environ 11,5% en 2022. Le secteur des bâtiments a également bénéficié de politiques incitatives[6] pour améliorer l’efficacité énergétique, avec des programmes de rénovation visant à réduire la consommation d’énergie dans le parc immobilier résidentiel et commercial, entraînant une baisse de 16% des émissions constatées entre 2005 et 2023. La diminution de la demande d’énergie comme le gaz dû à l’augmentation des prix a certainement joué un rôle également.

Figure 1 : évolution des émissions de GES entre 2005 et 2022 (périmètre hors )
Figure 1 : évolution des émissions de GES entre 2005 et 2022 (périmètre hors )

Cependant, la route est encore longue et les contraintes nombreuses.

Contraintes structurelles et économiques de la transition énergétique

Le Grand-Duché, par sa taille et son économie dynamique, est fortement tributaire de l’étranger avec une importation de près de 88%[7] de ses besoins en énergie primaire. La nature de cette énergie consommée s’est progressivement modifiée et la quantité s’est réduite, surtout en tenant compte de l’augmentation du nombre d’habitant (figure 2).

Figure 2 : Livraison intérieure brute par type d'énergie en GWh et population totale (axe de droite). Source : Statec [8]
Figure 2 : Livraison intérieure brute par type d’énergie en GWh et population totale (axe de droite). Source : Statec [8]

Néanmoins, l’énergie consommée est toujours largement dominée par les produits pétroliers (62% de la consommation totale en 2022).

Malgré une volonté politique réaffirmée dans l’accord de coalition de mener le pays vers un avenir décarboné[9], des contraintes d’ordre structurel, économique et démographique sont à dénombrer.

En effet, l’adoption de nouvelles technologies demande des investissements supplémentaires, sans garantie de retour financier relativement rapide et qui nécessite donc un accompagnement (par exemple sous forme de subsides)[10], impactant le budget de l’État. Il est à noter que le budget 2025 prévoit plus d’un milliard d’euros (soit 1,2% du PIB) en investissement pour le climat.

Le développement des infrastructures de production d’énergie renouvelable à grande échelle est contraint par la densité et la taille du pays. Le solaire et l’éolien, qui sont les principales sources d’énergie renouvelable envisagées, nécessitent des surfaces importantes (parcs solaires) ou spécifiques (éoliennes), difficiles à intégrer sur un territoire où la pression foncière est élevée. De même le développement de ces énergies renouvelables implique, étant donné leur plus grande intermittence, un renforcement du réseau électrique[11]. Les progrès sont à souligner, l’Institut Luxembourgeois de Régulation nous renseigne une capacité installée de production éolienne et solaire de 710 MW[12]En 2030, le PNEC prévoit une puissance installée combinée de 1.689 MW plus que doublée, pour permettre d’atteindre 39% de la consommation électrique totale estimée à 8.126 GWh. Les récents chiffres de progression de la capacité de production installée montrent que cela est possible mais demande davantage d’une main-d’œuvre qualifiée et un soutien de l’État (subsides ou autres formes d’aide).

Actuellement, les conditions de marché ne permettent pas spontanément une impulsion suffisante. La transition implique de changer les équipements utilisant l’énergie fossile à l’électricité (verte). Etant donné que les décisions d’investissements se font principalement à l’aune d’un calcul de rentabilité, le maintien d’un prix de l’électricité à un niveau abordable, en comparaison avec les alternatives carbonées, est primordial pour donner un signal prix clair. En outre, pour permettre une acceptation sociale de cette transition, l’impact sur le niveau de vie des ménages doit être surveillé de près. A ce titre, les populations les plus à risque de paupérisation doivent d’autant plus être soutenues.

La complexité de l’électrification des transports

Principale source d’émission de GES au Grand-Duché[14], la décarbonation du secteur du transport reste cruciale pour atteindre les objectifs fixés. Ce secteur cristallise les contraintes auxquelles fait face le pays : le parc automobile total devrait être composé de 49% de véhicules électriques ou hybrides d’ici à 2030. Or cette part n’atteint que 8,1% fin 2023. À moins d’une accélération significative de la part de l’électrique dans l’immatriculation de nouveaux véhicules, il est peu probable que l’objectif soit atteint[16]. Pourtant, l’électrification des transports est l’un des leviers essentiels pour réduire les émissions du secteur, mais elle présente des défis particuliers. En effet, c’est en grande partie le « tanktourismus » qui est responsable de la consommation de diesel et d’essence, très bénéfique au budget de l’État[18]. Un nouvel équilibre, soit en dégageant de nouvelles ressources, soit en diminuant les dépenses mais tout en restant aligné avec les objectifs climatiques devra être trouvé d’ici quelques années.

Un moment charnière pour la transition

L’enjeu de la transition est multiple, en premier lieu le respect des engagements pris par un (petit) pays (riche), présentant un ratio d’émission par personne très élevé[19]. Afin d’ajouter du poids aux négociations internationales, le respect de la trajectoire de décarbonation est un argument vis-à-vis des autres blocs commerciaux. L’intérêt stratégique d’une plus grande indépendance aux énergies fossiles est bien sûr appréciable.

Il s’agit de préparer l’avenir et se positionner, en tant qu’économie concurrentielle, précurseure sur les domaines environnementaux et sociaux. Le Luxembourg se trouve à un moment charnière de sa transition énergétique. Si des efforts substantiels ont été accomplis, notamment à travers le PNEC et diverses initiatives dans les secteurs de l’énergie et des transports, le pays fait face à des contraintes significatives qui complexifient sa trajectoire vers la neutralité carbone. La situation internationale joue un rôle important pour le Luxembourg, dépendant des importations d’énergie mais également pour l’Europe, dans un contexte d’augmentation des tensions avec certains fournisseurs habituels. L’élection de Donald Trump pour un second mandat pourra également être source de turbulences économiques (augmentation des droits de douane, politiques favorisant le développement économique sur le sol américain, remise en cause des accords internationaux…) Pour réussir sa transition, le Luxembourg devra surmonter des défis structurels dans un contexte conjoncturel incertain en accélérant l’innovation, l’investissement dans les infrastructures, l’aménagement urbain[20] et en modifiant la gestion de la demande énergétique (réduire la consommation d’énergie, électrifier et décarboner nos modes de production et de transport).


[1] Il convient de noter que le PNEC ne prend en compte que les émissions de GES sur le territoire national et ne tient pas compte des importations et exportations de biens et services. Plus d’informations sur cette distinction importante dans le texte de Claudia Hitaj « L’empreinte carbone du Luxembourg et le chemin vers la neutralité ».

[2] Au niveau international deux grands blocs économiques, la Chine et les États-Unis ont choisi des chemins différents pour réduire leurs émissions. L’article « États-Unis, Chine, Union européenne : objectifs convergents, stratégies divergentes » de Raphaël Trotignon apporte plus d’explications sur ces différentes approches.

[3] Source Tableau 39 du PNEC, périmètre « effort sharing régulation » ou « loi climat » (hors système d’échange de quotas d’émission de l’UE).

[4] Un montant de 20 euros la tonne de CO2 a été instauré et a progressivement été augmentée pour atteindre 35 euros début 2024. Le gouvernement prévoit de poursuivre la hausse annuelle jusqu’à 45 euros en 2026. Voir à ce sujet le Décryptage n°29 : « Le Luxembourg, bon élève en matière de taxation carbone ? » disponible sur le site d’IDEA.

[5] L’écart de prix pour le diesel par exemple est resté relativement stable autour de 20 cents par litre entre le tarif luxembourgeois et la moyenne des prix des pays frontaliers. Entre 2021 et 2024, la moyenne mobile sur 6 mois montre une baisse de 16% du total des livraisons brutes (source : STATEC).

[6] Entre mars 2017 et 2022, l’État avait octroyé 12.000 subsides pour un montant de 73,2 millions d’euros.

[7] Source : STATEC, Statnews du 12/2023, « Le Luxembourg reste une société fortement carbonée mais de moins en moins gourmande ».

[8] La partie « énergie renouvelable et énergie produite à partir de déchets (biogaz) » ne comprend pas l’électricité produite à partir de sources renouvelables qui est reprise dans la rubrique « énergie électrique ».

[9] L’accord de coalition mentionne l’objectif de la neutralité climatique des administrations étatiques et des transports publics en 2030.

[10] L’article “What the energy transition implies for Luxembourg’s industry” de Gaston Trauffler apporte un éclairage sur l’impact de la transition sur le monde industriel luxembourgeois.

[11] Le nouvel équilibre à trouver entre la sécurité de l’approvisionnement, la durabilité environnementale et l’efficacité énergétique est développé plus en détails dans l’article « Transition énergétique : Défis et perspectives du Luxembourg face à l’impératif climatique » de Tom Eischen.

[12] MW = mégawatt soit 1 million de watts, unité de mesure de la puissance (électrique).

[13] GWh = gigawat- heure, soit 1 milliard de watts pendant 1 heure, qui est une mesure de l’énergie produite, consommée ou stockée en un temps donné. Source PNEC 2024, tableaux 54 et 55.

[14] En 2022, l’inventaire national des GES renseignait une part de 55% des émissions dues au transport dans le total.

[15] Les moteurs hybrides n’ont pas le même impact de réduction des émissions de GES qu’une petite voiture purement électrique. Plusieurs études ont montré que si la partie électrique n’était pas correctement utilisée (par exemple via des recharges régulières), le surpoids de ce type de véhicules entraînait une hausse des émissions, à des niveaux bien plus importants qu’annoncés par les constructeurs. Voir à ce sujet : https://climate.ec.europa.eu/document/download/b644dafe-1385-4b56-98d9-21e7e9f3601b_fr

[16] Voir à ce sujet Actualité et Tendances N°28 : « Voitures électriques au Luxembourg : maîtriser la transition face aux défis » de la Chambre du Commerce.

[17] Voir à ce sujet le Décryptage 30 : « Äddi Tanktourismus ? – Les effets potentiels », disponible sur le site d’IDEA.

[18] Les revenus étatiques provenant de la vente de carburant sont relativement stables mais si le différentiel de prix à la pompe tend à se réduire, l’État pourrait perdre une partie des 870 millions d’euros de droit d’accise (chiffre pour l’année 2023).

[19] Eurostat renseigne un 14,5T/CO2eq par habitant en 2022, soit le premier pays européen.

[20] Voir à ce sujet « Une vision territoriale pour le Luxembourg à long terme » de la Fondation IDEA https://www.fondation-idea.lu/wp-content/uploads/sites/2/2023/02/RESUME-Fondation-IDEA-Vision-Territoriale.pdf et le projet « Luxembourg in Transition » : https://luxembourgintransition.lu/en/ .

Retrouvez cet article dans notre recueil IDEA « Les politiques de transition énergétique du Luxembourg – l’impératif climatique sous contraintes multiples » :

Écrit par Frédéric Meys, le 27.02.2025
© photo : Thierry Nelissen, Tellitweb
Pour plus d’informations : https://www.fondation-idea.lu/

Contribution partenaire in4green
Publié le mardi 4 mars 2025
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